Raphaël Liogier, Le mythe de l'islamisation

mterestch2Il n'est peut-être pas de nation qui puisse subsister sans la distinction de l'ami et de l'ennemi, du citoyen et de l'étranger, sans la délimitation de frontières et d'un espace clos sur lequel s'exerce la souveraineté de l'Etat.

A quoi s'ajoute la fabrication d'un récit, plus ou moins fictif, qui vise à souder les citoyens dans le sentiment d'une identité partagée et d'une histoire commune. Mais qu'advient-il à une telle société si les ressorts de l'unité nationale et du patriotisme se nourrissent, chez un nombre croissant de citoyens, de l'imaginaire d'une menace qui conduit à stigmatiser une catégorie d'individus en raison de leur appartenance à une religion particulière ? Est-ce là un facteur de vitalité ou au contraire le symptôme d'une pathologie sociale ?

On l'aura compris, c'est la seconde hypothèse qui a toutes les chances d'être la plus exacte. Encore convient-il de prouver qu'il s'agit bien là d'un fantasme se développant au sein d'une société en proie à une profonde crise identitaire. Tel est le diagnostic que porte le sociologue Raphaël Liogier dans son dernier ouvrage, Le mythe de l'islamisation. Essai sur une obsession collective (Paris, Le Seuil, 2012).

 L'évolution historique de notre regard sur l'islam est passée, nous rappelle l'auteur, par quatre étapes principales : la fascination à l'égard de l'Orient au XIXe siècle, le mépris au Xxe siècle, puis, à partir des années quatre-vingt, l'effroi, pour aboutir, en ce début du XXIe siècle, à l'obsession, le Musulman, quasiment essentialisé, remplaçant désormais le Noir et l'Arabe dans la figure de « l'altérité adverse fondamentale ». Chiffres à l'appui et nourrissant son analyse d'une enquête scientifique impartiale, l'auteur démonte une à une les sources d'un discours qui voudrait nous faire accroire que la société française, et, au-delà d'elle, l'Europe toute entière, sont exposées à un processus rampant d'islamisation, les corrompant secrètement à la manière d'une gangrène.


Trois arguments principaux sont au cœur de cette vision que Liogier juge « paranoïde » : la bombe potentielle que constituerait la croissance démographique des musulmans, le caractère inassimilable de la religion islamique dont les principes seraient, par nature, contraires aux valeurs fondatrices des démocraties occidentales, l'existence enfin d'un projet de conquète en vue d'imposer aux nations européennes une civilisation fondée sur l'islam.

S'agissant du premier argument, l'envahissement serait imminent : 4% de la population de l'Union européenne est d'origine mulsulmane mais, sous l'effet d'une natalité deux fois supérieure à la moyenne, ce pourcentage serait multiplié par dix dans une génération. La réalité des chiffres montre, au contraire, que dans la plupart des pays à majorité mulsulmane, l'évolution démographique conduit à une baisse considérable des taux de fécondité. Certains travaux sur les musulmans européens confirment cette tendance de l'alignement des taux de fécondité sur l'ensemble de la moyenne européenne, et cet affaissement n'épargne pas la France. Quant à l'idée d'une invasion migratoire, comparable à une colonisation de peuplement, elle n'est pas non plus confirmée par les données statistiques, le taux d'accroissement migratoire étant resté à peu près stable depuis les trente dernières années presque partout en Europe. En France, les musulmans représentent, selon une fourchette basse, entre 3,5 et 5% et, selon la fourchette haute, entre 8 et 11% de la population, dont la moitié de nationalité française. Rien ne permet d'accréditer le scénario que ces pourcentages devraient évoluer à l'avenir d'une manière significative, et certainement pas en direction d'une sorte d'invasion de l'intérieur.

Cette réprésentation erronée de la réalité sociale s'accompagne, note Liogier, d'une équation fallacieuse qui identifie subrepticement l'islam avec ses formes les plus radicales, le tout en relation avec des entreprises terroristes. La « démonologie anti-islamique » a pu se nourrir de certains faits récents, incontestablement dramatiques et inquiétants, tels les assassinats commis par Mohammed Merah, mais le lien général établit entre islamité et délinquance, en particulier dans certains banlieues « ghéttoïsées » passe totalement à côté des raisons économiques et sociales de ce phénomène qui, pour préoccupant qu'il soit, ne conduit nullement à le mettre au compte de causes specifiquement religieuses.

Il faut enfin en venir au dernier argument. Le port du foulard et du voile intégral serait, parmi d'autres pratiques, le signe d'une incompatibilité de nature entre les recommandations de l'islam et les principes de base de nos démocraties laïques. Or Raphaël Liogier rappelle, à juste titre, premièrement que ces obligations vestimentaires ne sont nullement inscrites dans la religion coranique, elles ne sont prescrites que dans certaines interprétations de celle-ci ; deuxièmement, le voile intégral n'est porté que par un nombre très limité de femmes de confession musulmane dont les motivations devraient être examinées de plus près. Considérer l'islam comme un bloc monolithique, source inévitablement d'aliénation et de régression, c'est ignorer les évolutions qui, ici et ailleurs, travaillent en profondeur son rapport à la modernité, souvent bien plus complexe et progressiste qu'une vision simpliste le laisse entendre.

On peut discuter les passages où Raphaël Liogier conteste, au nom du principe de laïcité, la législation française sur le port des signes religieux ostensibles, mais cette critique s'enracine dans un attachement aux principes fondamentaux de notre tradition libérale, sans doute mieux respectés dans les pays anglo-saxons que chez nous. Si cette position, que je partage personnellement, est sujet à controverse, elle ne conduit cependant pas à mettre en cause la pertinence et la justesse de ses analyses.

Lorsqu'il dénonce le mythe d'une conspiration islamiste qui projeterait la destruction intentionnelle de notre civilisation et la stigmatisation dont les musulmans de France sont de plus en plus victimes, Raphaël Liogier ne fait pas simplement œuvre de savant, c'est en honnête homme qu'il parle. Et s'il s'adresse à nous, ce n'est pas pour défendre une cause, mais pour rétablir la vérité des faits et nous mettre en garde. A ce travail de vigilance nous devons offrir une oreille particulièrement attentive.

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    Raphaël Liogier présente les aspects principaux de son analyse dans l'émission "Ce soir ou jamais" de Frédéric Taddéi du 10 octobre :
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