La révolution Egyptienne : Reportage photo

thumb_egypt_12Nous avons eu le plaisir de faire la rencontre de Jallal Mesbah, un jeune étudiant qui se trouvait en Egypte pendant la révolution. Conscient de vivre un moment historique, il a accompagné et photographié les manifestants au quotidien place Tahrir et dans les rues de la capitale. Il a accepté de partager avec nous son témoignage et de publier pour World Religion Watch une séléction de ses photos, de les introduire et de les commenter.

Etudiant en "Master 2 Politique Comparée" à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence, j'ai fait le choix de réaliser mon terrain de recherche en Egypte, le pays des pharaons et des pyramides et un des carrefours historiques les plus importants du monde arabe. Bref, autant de raisons qui m'ont encouragé a décoller, en décembre 2010, direction Le Caire, la capitale egyptienne. Entre tourisme, rencontres et entretiens, ma recherche sur les « femmes-juges » semblait se structurer. En me retrouvant par curiosité, ce mardi 25 janvier 2011 sur la place Tahrir, alors que je me dirigais vers mon cours d'arabe, je ne pensais pas être témoin d'une nouvelle page dans l'histoire de l'Egypte . En acceptant sur Facebook de participer à cette manifestation du 25 janvier, tout comme 90 000 égyptiens, j'étais loin d'imaginer l'ampleur du mouvement, la persévérance de la mobilisation et la détermination du peuple égyptien. Malgré des dispositifs sécuritaires dignes d'un film Hollywoodien, le contexte socio-économique en dégradation ces dernières années et l'usure du peuple égyptien ont eu raison de la peur, et ont favorisé des mobilisations de masse.

Les autorités égyptiennes craignaient une propagation de la Révolution du jasmin, mais étaient conscientes aussi du puissant répertoire des mobilisations sociales du XXI ième siècle : Internet. Les débordements de cette journée de la « fête de la police »(25/01), ont révélés dès le lendemain une anxiété au plus haut sommet de l'Etat. Les autorités égyptiennes ont tenté de désamorcer toute forme de contestation au sein de la société civile, elles n'ont pas hésité à prendre toutes les mesures jugées nécessaires pour éviter l'embrasement : arrestations de Frères Musulmans, d'opposants, de journalistes indépendants, siège des syndicats et des associations (notamment de la presse). Toute tentative de réunion devait être neutralisée. La capitale se réveillera le 27 janvier coupée du monde, les égyptiens déconnectés les uns des autres, Internet et les téléphones portable devenus inutilisables. La répression ne tardera pas à s'épuiser et les mobilisations de s'intensifier, tout comme le nombre des victimes. Le temps a joué en faveur des manifestants. Le mouvement était entré dans sa troisième semaine lorsqu'au 18 ième jour , le 11 février 2011,, la démission ou la destitution du président Hosni Moubarak a marqué la fin d'un régime autoritaire qui durait depuis 30 ans -et le début d'une nouvelle page... L'Egypte a vécu l'une de ses plus grandes révolutions : retour en image sur une explosion sociale sans précédent.

 

Tahrir : La place de la liberté (1er photo)

La place Ismaïlia, nommée ainsi en hommage à Ismaïl Pacha, est rebaptisée place de la Libération ( Tahrir) au moment de la révolution des officiers libres de 1952 . Elle devient le cœur de l'Egypte et le centre névralgique de la capitale. L'un des lieux les plus sécurisés d'Egypte devient le symbole de la contestation de 2011. Les caméras du monde entier sont braquées pendant plusieurs semaines vers cette place, une place qui verra débarquer des millions de manifestants en quelques jours, une place qui sera témoin de l'entrée des militaires en chars, une place où deux champs de bataille vont émerger. Le premier au sol, où s'abat une pluie de pierre, le second sur les toits d'où des boules de feu seront lâchées sur la foule. Marquée par des images chocs notamment lors de ces combats entre manifestants anti et pro Moubarak, la place Tahrir gardera des cicatrices, qui resteront autant de plaies béantes dans la mémoire du pays et dans l'histoire de la contestation égyptienne.

Les revendications du peuple égyptien

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Comme la majorité des manifestants, cet homme réclame la liberté, une liberté qui n'a jamais été accordée par le pouvoir malgré les réformes, une liberté qui ne peut être aujourd'hui obtenue qu'avec la fin du régime.

Peuplée de 80 millions d'habitants, l'Egypte subit misère, corruption, inégalités....Les mobilisations ont commencé bien avant la Révolution du jasmin qui a bien été l'élément déclencheur. Dés 2005, le mouvement « Kefaya » (« sa suffit »), organise des manifestations pour le changement et l'amendement de la constitution. S'en suivent des mobilisations contre la chereté de la vie, la baisse des subventions, la hausse des prix, l'absence de liberté....

 

 

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Une première victoire

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Les forces de l'ordre se sont retranchées de l'autre coté du pont alors que les manifestants, victorieux, ont pris possesion de la place et du matèriel abondonné, notammment ces camions. Certains policiers en pleurs, encore très jeunes, sont prisionniers dans ces camions, laissés aux mains des manifestants.

L'appel à manifester du Vendredi 28 Janvier, lancé par l'ensemble de l'opposition et des associations au lendemain d'une journée de représsion, a été très largement suivi. Quelques minutes après la prière du dohr (midi), c'est une marée noire de manifestants qui ont déferlé dans les rues, criant slogans après slogans, vomissant leur colère, laissant enfin libre cours à leur volonté de faire chuter le régime. Arrivés devant le pont Kasr Al Nile, qui relie à la place Tahrir à quelques mètres de là, les affrontements ont éclaté entre forces de police et manifestants. Ces derniers étaient équipés de boissons gazeuses, vinaigres et oignons pour limiter les effets des gaz lacrymogènes, alors que des medecins improvisaient des opérations chirurgicales à même le trottoir. Je n'oublierais pas l'image de ce jeune homme qui à peine recousu s'est levé, et, d'un pas déterminé, le regard noir, s'est redirigé vers les combats.

 

Trophée de guerre

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Un casque des forces de polices égyptiens, soulevé comme un trophée par un manifestant. Les foules semblent revigorées a la simple vue d'un accessoire appartenant aux policiers. Ramenés par les manifestants, ces trophés de guerre sont signes de victoire, de courage, et de vulnérabilité des policiers, et à travers eux, du régime.

Un embrasement symbolique

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Le bâtiment (siège du Parti National Démocratique - PND ) brulera pendant plus de 24 heures, menaçant de s'écrouler sur le musée national du Caire que l'on aperçoit en contrebas, de couleur ocre. Le musée sera protégé par l'armée suite aux pillages de la veille.

Dans la soirée du vendredi, alors que Hosni Moubarak s'apprête à prononcer un discours, les manifestants mettent le feu au siège du Part National Démocratique (PND), le parti du régime. Brûler ce bâtiment est un acte symbolique pour les manifestants qui ne veulent plus d'un régime et d'une structure bénéfique à quelques privilégiés seulement.

L'armée et le peuple

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Sur cette photo, un homme blessé par les affrontements, encore abasourdi. Il se promènera toute une journée avec le drapeau égyptien. Le voila en train de distribuer du pain aux militaires, le premier hésitera dans un premier temps et sera contraint par la suite d'accepter, un refus net serait maladroit dans un tel contexte.

Le rôle qu'a joué l'armée égyptienne dans cette révolution demeure un mystère. Elle a tenté de gardé au fil des jours une position neutre, au point de laisser les civils s'entretuer lors de la descente des pro-Moubarak dans les rues. Elle a été accueillie, applaudie, remerciée, embrassée par les manifestants dès son entrée dans la capitale. « L'armée et le peuple ne font qu'un », « L'armée est issue du peuple », « Quelle famille ne compte pas un fils militaire ? », « L'armée a toujours protégé le peuple » : autant de slogans brandis par les manifestants qui soulignent cette ambiguïté : ils respectent cette armée, mais ils la craignent tout autant.

L'armée du peuple

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Ici, des manifestants assis sur les tanks des militaires. Nous assisterons à la liesse des citoyens triomphant sur ces chars, ainsi qu'à des embrassades entre ces derniers et les militaires. Parfois les militaires se joindront à ces mouvements, accélérant leurs véhicules. Dans ces moments là, autour de la place Tahrir, le bruit et la fumée de ces grosses machines de guerre se grondaient au diapason de la ferveur du public.

La rue la plus meurtrière

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Cette rue a été le théâtre des affrontements les plus violents de la capitale, les manifestants qui tentaient de s'en approcher étaient abattus par la police.

Tout au bout à droite, on peut apercevoir le bâtiment du gouvernement protégé par les forces de l'ordre. Au lendemain des affrontements dont cette rue a été le théâtre, les carcasses des voitures brulées jonchaient encore le sol et l'odeur de fumée dégagée par les combats et les grenades hantaient encore les ruelles avoisinantes.

Blessures d'une révolution

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Cet homme encore blessé, recouvert d'un drapeau taché de sang est à l'image de la détermination du peuple. Le drapeau sera omniprésent dans les mobilisations et dès le premier jour. Il servira par moment à transporter des blessés, leur sang mêlé aux couleurs de la nation.
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Des affrontements violents

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Un manifestant recouvert de sang, blessé à la tête, le premier vendredi des mobilisations.

J'ai entendu des cris, demandant à la foule de le laisser passer, avant de l'apercevoir. Il se dirigeait dans ma direction, je ne suis pas photographe mais j'ai à peine eu le reflexe d'allumer mon appareil photo et de filmer son passage, ceci est une capture d'écran réalisé à partir de la vidéo. Beaucoup se sont pris des coups de matraques ou étaient touchés par des grenades lacrymogènes. Par la suite, les blessures étaient notamment causées par les armes à feu. J'ai été gêné de filmer ce genre de scène et pourtant certains n'hésitaient pas à arrêter des blessés, voire a stopper les ambulances pour immortaliser une image, et ainsi transmettre au monde entier, une réalité des combats.

A la vie à la mort

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Ici, des tentes au cœur de la capitale où dormaient des centaines de manifestants. Eveillés jour et nuit, une vie parallèle s'est greffée à cette place : notamment par la distribution d'eau et de nourriture.

La persévérance du peuple égyptien tout au long de la mobilisation est l'une des choses qui m'a le plus impressionné. La place Tahrir, place de la Liberté, place de l'espoir, l'avant-garde d'un mouvement vers le changement. Malgré les répressions, les arrestations et les morts, le mouvement ne s'est pas éteint ; malgré la neutralisation d'internet, et des téléphones, malgré les interdictions de manifester, malgré tous les dangers ; la détermination était chaque jour plus grande. Le mouvement ressortait plus fort à chaque épreuve.

Un seul message

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Les manifestants unis n'ont qu'un seul message, une première revendication : « la fin du régime, la démission du président Hosni Moubarak ».

Cette affiche de plus de 10 mètre de long, au centre de la place, rappelle ce message. Elle n'est apparue qu'au bout de quelques jours de contestation. Le plus remarquable dans cette révolution, a été l'embrasement sans tête, ni queue. Les manifestants ne pouvaient se reposer au départ que sur leur courage et leur colère, notamment suite à la neutralisation des canaux de communications. Mais le mouvement a très vite muri, au fil des heures et des jours, il s'est organisé de manière dyarchique. On a vu ainsi apparaitre des tracts, des affiches, des caricatures, des tags.... Chacun apportant son grain de sel pour enrichir la mobilisation et attirer l'attention des médias.

Diversité du mouvement

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La révolution égyptienne restera marquée pas sa diversité. La place Tahrir a accueilli en son sein, des hommes, des femmes, voilées, tête nue ou bien en nikab. On croisera des personnes âgées, des plus jeunes, des bébés, des familles. On discutera avec des chômeurs, des étudiants, des journalistes, des avocats....

Hommage aux morts

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Musulmans et chrétiens sont rassemblés comme en témoigne le dessin dans l'arrière fond de la photo. Les deux communautés représentées par la Croix et le Croissant se tiennent la main.

L'Eglise n'a pas officielement appelé ses fidèles à manifester contre l'autoritarisme du régime bien qu'elle dénonce depuis plusieurs années des discriminations a l'encontre de la communauté Coptes en Egypte. De nombreuses manifestations ont été organisées suite à des tensions entre les deux communautés. Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, un attentat visant une église copte à Alexandrie a fait 21 morts et près de 80 blessés. L'ensemble de la socièté égyptienne a condamné cet acte, soutenant les chrétiens d'Egypte, notamment par la présence d'hommes politiques, d'iintellectuels, d'artistes musulmans dans les églises, le soir du nouvel an Copte (7 janvier).

Les révoltes égyptiennes provoqueront plus de 300 morts selon les chiffres de l'ONU, et pas moins de 1200 blessés.

Génération du XXI ième siècles

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Un jeune garçon debout sur une moto place Tahrir tenant le drapeau de l'Egypte.

De nombreux enfants se baladeront sur place, participeront de près aux manifestations. Beaucoup ne comprennent pas les derniers événements. Une première génération qui se libère de l'autoritarisme, et peut être celle qui aura toute sa place dans la nouvelle société égyptienne.

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Le nettoyage du pays a commencé

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Cette rue à quelques mètres de la place Tahrir se trouvait dans un état de désolation avant que ces citoyens ne décident de lui redonner vie.

« Nakeyw lbalad »...... « Nettoyez le pays » criaient des citoyens qui ont l'initiative de donner un coup de balai chaque matin dans les ruelles du centre du Caire. Ramenant sacs poubelles, pelles et balais, les égyptiens, parfois en famille, tentent de redorer le blason de la capitale pendant que les derniers touristes se promènent au petit matin, découvrant les désastres provoqués par les affrontements de la veille.

Conclusion

Alors que Hosni Moubarak a définitivement quitté le pouvoir (11/02), une construction politique aux souhaits démocratique du peuple égyptien a toute sa place, mais avant cela un nettoyage des élites politiques sera nécessaire...

Toutes les photos de Jallal sont exposées en ce moment dans l'enceinte de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence.

>The WRW Dossier

>Read Michel Camau's article on Europe's responsability in the longevity of Authoritarianism in Tunisia

>Read Patrick Hutchinson's French-language Editorial

>Read 'Red Shift on Tahir', an updated English-language version of the above

>Read William Pfaff's article in the New York Review of Books

>Read Alain Cabras's French-language article "L'Union pour la Méditerranée : être et dire"

>See BBC live coverage and minute-by-minute Twitter feed on Cairo's Tahrir square

>Read what other Bloggers from Tahrir Square have to say

>See the BBC online map of the protests in Cairo

>Read Elodie Auffray's article: "Tunisia : "Social networks were a centerpiece of this revolution"

>Read Gilbert Achkar's interview on the events in Cairo and Tunis on Znet

>Read Yasmine El Rachidi's Cairo Blog

>Read Olivier Roy's article "Revolution post-islamiste" on le monde.fr

 

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