Entretien avec Claire Van den Bogaard

Claire Van den Bogaard
Rédactrice en chef du Passe-Murailles, le bimestriel de l’association GENEPI - Groupement Etudiant National d'Enseignement aux Personnes Incarcérées

Abstract:

In the scope of this work about religion in prison, we have interviewed Claire Van den Bogaard who is the chief editor of Passe-Murailles, the fortnightly published by the French association GENEPI. This association is composed of students who aimed at informing and making people aware of the conditions of life in prison, as well as they provide the detainees with cultural or sportive activities, or instruction backing. In the last issue of Passe-Murailles several pages deal with the theme of religion in prison.

 

L’incarcération ne signifie pas la négation de l’individu


1. Comment présenteriez-vous en quelques mots votre association ?

Parce que la prison demeure une zone d'ombre pour la société, plus de mille étudiants bénévoles, dans toute la France, s'efforcent chaque année d'agir pour la réinsertion des personnes incarcérées et des mineurs placés sous main de justice. Au sein de l'association GENEPI, ils interviennent chaque semaine en détention et dans les établissements de la protection judiciaire de la jeunesse pour faire du soutien scolaire ou animer des activités culturelles, sportives et de loisir. Le GENEPI informe et sensibilise de surcroît l'opinion publique aux problématiques de l'univers carcéral. Il mène une réflexion permanente sur les systèmes pénal et judiciaire. (Se reporter aussi à la page 3 du Passe-Murailles n°32 sur laquelle figure la charte de l'association).

 

2. Pourquoi avez-vous décidé de consacrer un dossier à la religion en prison dans votre dernier numéro à paraître de la revue « Passe-Murailles » ?


Hors, comme dans les murs, il s'agit d'un sujet particulièrement délicat à traiter sans tomber dans la caricature. Intéressé depuis longtemps par ce sujet, le comité de rédaction a attendu que d'autres, institutionnels ou chercheurs, ouvrent la voie, (l'avis du contrôleur général des lieux de privation de liberté de février 2011 [il s’agit en réalité de mars 2011], des ouvrages sur l'islam en détention de Farhad Khosrokhavar, notamment) pour se lancer.

 

La liberté de culte, un droit valable pour tous, même dans les lieux de privation de liberté « d’aller et venir »

3. Certains des membres de votre association se rendent en prison dans le cadre de l’instruction des détenus, ont-ils eu l’occasion de constater/ont-ils été marqués par des événements particuliers liés au fait religieux en prison ? (plaintes de détenus, témoins de tensions etc.)
[Avant tout, il convient de souligner cette précision qu’a tenu à faire Mme van den Bogaard : « Il ne s'agit pas exactement “d’'instruction”... Nous [le GENEPI] réfutons ce terme, tout comme celui d'enseignement, non seulement car nous ne sommes pas des professeurs – rappelons que des professionnels de l'Éducation nationale travaillent aussi en prison et  qu'ils y sont irremplaçables – et nous sommes attachés au concept de “circulation des savoirs”, c'est-à-dire que nous apprenons des personnes détenues rencontrées, tout autant que nous leur “enseignons”]

Aucun fait marquant n'a été noté lors des ateliers du GENEPI. Cependant, et il en est question dans la revue, nous avons appris qu'un détenu Témoin de Jéhovah avait dû subir des fouilles à corps après sa rencontre avec un ministre de son culte. En effet, l'administration pénitentiaire, encore réticente à faire entrer cette religion en détention, ne permet des visites cultuelles que dans le cadre du parloir (à l'issue duquel une fouille du détenu est possible, voire systématique). Nous rappelons que l'exercice du culte, quel qu'il soit, doit pouvoir s'exercer librement, même en prison. [Cf. article page 20 du Passe-Murailles (se reporter aux notes, à la fin de l’entretien)]

La prison, avant de pouvoir être qualifiée de service public, est un lieu où vivent des êtres humains, des citoyens, pour qui une décision de justice n’a suspendu, de manière temporaire, que la liberté fondamentale d’aller et venir. Aucune peine prononcée ne doit, en droit comme en fait, limiter d’une manière ou d’une autre l’ensemble des libertés fondamentales reconnues à chaque être humain par notre bloc de constitutionnalité. […]Ainsi la Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) précise dans son article 9 que : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique (…) la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. » (Passe-Murailles n°32, page 20)

4. Rencontrez-vous, ou avez-vous eu connaissance, de conflits entre des demandes d’ordre religieux des détenus et l’administration concernée ? (période du Ramadan où les détenus musulmans pourraient souhaiter des horaires adapter de repas par exemple, décalage entre menus imposés et contrainte alimentaires…)

En effet, certains détenus, souvent regroupés à plusieurs, revendiquent une pratique plus libre de leur religion : possibilité de prier en groupe tous les jours et non plus seulement les jours où l'aumônier musulman est présent, par exemple. Bien souvent, l'administration leur oppose des raisons de sécurité, ou de manque de personnels, pour ne pas donner suite à leurs revendications.

 

5. Á l’heure actuelle, il n’est pas possible d’avoir des menus halal ou casher dans la plupart des prisons, pensez-vous, d’une part qu’il peut être aisé d’infléchir la tendance, et, d’autre part, Génépi se positionne-t-il sur cette question, quel est son avis quant à ce sujet ?

Il est en effet parfois difficile pour certains détenus de pratiquer leur culte en prison (si la Bible est largement autorisée en prison, cela est moins vrai pour d'autres objets de culte, comme le tapis de prière, par exemple). Il en est de même pour les régimes alimentaires, qui sont encore trop souvent considérés comme un détail pour l'administration pénitentiaire (obligeant parfois les détenus à demander un menu végétarien pour être sûr de ne pas faire d'entorse à leur pratique religieuse, ce qui entraîne bien sûr des carences alimentaires chez de jeunes adultes qui ont besoin de beaucoup d'apports caloriques). Pourtant, les prisons servent toujours du poisson le vendredi ! Cependant, de plus en plus d'établissements pénitentiaires proposent des produits casher ou halal (à acheter à la « cantine » de l'établissement, une liste qui comprend des produits de l'extérieur que les détenus peuvent se procurer, à des prix la plupart du temps bien plus élevés qu'à l'extérieur).

La position du GENEPI sur ce sujet, comme sur l'ensemble de la thématique religieuse, consiste bien évidemment à rappeler que la liberté de culte doit être effective en prison.

 

6. En ce qui concerne les différentes fêtes religieuses, quelle place occupent-elles dans l’univers carcéral ?

Là encore, la religion catholique est celle qui imprègne le plus les pratiques religieuses « traditionnelles » en prison. Ainsi, à l'occasion de Noël, les détenus ont l'autorisation de recevoir, une fois dans l'année, un colis alimentaire de la part de leur famille. Par contre, au moment des fêtes musulmanes ou juives, rien n'est spécifiquement organisé par l'administration pénitentiaire.



Le non-respect de la liberté de culte en prison : quelle(s) conséquence(s) ?


7. A votre connaissance, la reconnaissance de nouvelles religions (comme les témoins de Jéhovah par exemple qui bénéficient désormait d'un ministre des cultes en prisons) pose-t-elle des problèmes de réorganisation du lieu pénitencier (concernant les lieux de prières par exemple), ou d'autres nouvelles problématiques (méfiance des autres détenus par rapport aux idées reçues sur les témoins de Jéhovah par exemple) ?


Il existe dans toutes les prisons une salle dite « polycultuelle » qui permet à toutes les religions de pouvoir recevoir leurs pratiquants, à des horaires différents. Mais il faut différencier les moments de célébration en commun (les messes, par exemple, dites par les aumôniers) et les entretiens individuels menés par les aumôniers dans la cellule du détenu ou dans un bureau au cœur de la détention.

Il nous a été rapporté que cette salle « polycultuelle » est aussi, souvent, la plus grande de l'établissement, et est donc parfois réquisitionnée pour des réunions ou autres par l'administration. Il semblerait donc que c'est le manque de salles qui poserait problème...

 

8. Quelles peuvent être, selon-vous, les conséquences néfastes de la négligence – obstacles à certaines pratiques, non respect de certains objets…- à l’égard de l’appartenance religieuse des personnes incarcérées ?

Ces négligences de la part, la plupart du temps, de personnels pénitentiaires peu ou mal formés aux questions de religion et de liberté de culte, entraînent, il me semble, une hausse des tensions entre détenus et surveillants. De plus, elles peuvent encourager les revendications violentes (parfois légitimes) et une hausse, difficile à gérer, du communautarisme.

 

9. Y a-t-il, à votre avis, des tensions entre les personnes emprisonnées de confessions différentes, et liés à cette différence ?

Il ne semble pas exister de réels conflits entre les personnes détenues de différentes confessions. En prison, il est tout à fait possible de ne pas parler ou même de ne pas croiser certaines personnes que l'on n'a pas envie de voir. L'administration pénitentiaire a de plus pris l'habitude, bonne ou mauvaise (on peut en effet se questionner sur les bienfaits de cette pratique en terme de réinsertion dans une société multiculturelle), de regrouper en cellule ou même en quartier, des détenus de même origine et/ou de même confession.

 

10. Selon-vous, le conflit israélo-arabe peut-il avoir des répercussions sur les relations entre les prisonniers juifs et musulmans ? En effet, la plupart des détenus n’ont comme vision de ce conflit que ce qu’ils peuvent voir à la télévision ou éventuellement dans les journaux, dans lesquels le conflit est souvent présenté sous l’angle religieux, ce qui peut avoir des répercussions sur la vision que les uns peuvent avoir des  « autres », en s’identifiant et en les identifiant à leur appartenance religieuse et de ce fait à un « camp ».

Nous avons pu entendre que des détenus musulmans prenaient ouvertement parti dans ce conflit, mais il ne nous a pas semblé que cela pouvait donner lieu à des conflits en détention. Il semblerait que se revendiquer du côté des palestiniens dans ce conflit n'entraîne pas forcément une « haine » des juifs, mais plutôt de la société occidentale en général.

 

 

Les dangers du prosélytisme radical face à des détenus livrés à eux-mêmes

 

11. D’après vous, les jeunes sont-ils plus touchés et plus sensibles à la présence d’une instance religieuse en prison ? Pourquoi ?

Il ne nous a pas semblé que ce fait soit vérifié... Cependant, il paraît compréhensible qu'un jeune soit à la fois plus perdu, lors d'une première incarcération par exemple, et plus influençable. Notons de plus que la religion en prison permet parfois de s'affirmer comme faisant partie d'un groupe (Cf. page 50).

L’identification religieuse apparaît alors comme le moyen de redonner leur dignité à ceux qui se sentent opprimés, mais surtout d’intégrer un groupe fort, rassemblant souvent des individus qui revendiquent des valeurs de « caïds virils », et de bénéficier de sa protection. (Passe-Murailles n°32, page 50)

 

12. Pourquoi selon vous les lieux d’incarcération sont-ils un terreau fertile pour le développement de l’intégrisme religieux – de toute sorte - et le prosélytisme auquel il se livre ? Les « jeunes » semblent-ils davantage touchés que leurs aînés par ce problème ?

Je vous laisse vous reporter à l'article page 50 du Passe-Murailles. L'essentiel me paraît être de prendre en considération que la prison est un lieu où les remises en question sont nombreuses et la solitude très présente ; ceci explique pourquoi certains font le choix de se tourner vers la religion. Vers l'aumônier, à plus proprement parler : un homme ou une femme qui ne les juge pas et leur accorde du temps sans contrepartie. C'est en l'absence d'aumônier (notamment en raison du manque d'aumôniers musulmans) que, parfois, un détenu se prétendant « imam » impose sa vision de la religion à des détenus fragilisés par la situation carcérale.

Il faut […] évoquer des situations de prosélytisme, dans lesquelles des « prédicateurs sauvages » tentent de rallier à leur confession, parfois sous la contrainte, certains de leurs codétenus. « Le détenu islamiste établit le contact durant la promenade ou sur le terrain de sport, fait circuler le Coran ou d’autres livres et cassettes, s’érige en exemple de piété et force son interlocuteur à faire le ramadan et les prières. »  Peu présents ou peu nombreux, les aumôniers musulmans peuvent ainsi voir leur légitimité contestée par ces personnes radicalisées susceptibles d’exercer un ascendant sur le reste de la population pénale. (Passe-Murailles n°32, page 50)

 

13. Pensez-vous qu’on puisse établir un lien systématique entre islam radical en prison et montée du terrorisme ? (N’y a-t-il pas amalgame ? En effet, le terrorisme recrute aussi dans les milieux assez cultivés et assez aisés, pas seulement dans les couches populaires contrairement à l’idée reçue.)

Nous ne sommes en effet pas du tout en mesure de confirmer un tel amalgame. Cela me semble d'ailleurs dangereux ! N'oublions pas que la prison est peuplée de détenus pauvres, souvent d'un faible niveau scolaire, culturel, avec leur lot de carences affectives...

De plus, la présence d'islam radical en prison n'est pas aussi évidente que vous avez l'air de le penser*. Il y a certes une grosse proportion de détenus de confession musulmane mais qui ne sont pas plus terroristes que vous et moi.

Si on peut noter la présence de prosélytes en détention, ils ne répandent pas forcément la « bonne parole » à des fins terroristes.

Pour finir, les détenus incarcérés pour terrorisme sont étroitement surveillés, souvent dans des quartiers d'isolement et il est très rare qu'ils puissent avoir un auditoire régulier.

*Nous souhaitons ici apporter une précision : il semble y avoir eu une incompréhension entre Mme Van den Bogaard et nous ; le sens de notre question allait justement vers ce sur quoi elle insiste, à savoir que l’islam radical, et les islamistes en prison constituent une minorité ; notre question avait effectivement pour vocation de mettre en exergue cet élément, cet amalgame fait entre islam en prison et terrorisme, cette idée préconçue qui consisterait à penser que les islamistes radicaux sont nombreux en prison, ce qui n’est pas le cas, comme que le souligne Melle Van den Bogaard. Nous abordons ainsi ce point dans l’article « Exercice des cultes et laïcité en prison (Partie 4) » publié le…..

 

 

Comment l’institutionnalisation de la religion en prison peut aider à la réinsertion des détenus et à l’apprentissage de la vie en communauté

 

14. La religion est considérée par certains comme ayant un rôle social utile par la société dans la mesure où elle jouerait un rôle d’éducation et de transmission de valeurs qui permettrait justement la vie en communauté. Les « jeunes » (individus jusqu’à 25 ans*) (*il convient de noter ici que cette tranche d’âge pour qualifier les « jeunes » est purement subjective et que nous avons décidé de mettre cette limite de 25 ans pour pouvoir évoquer la même tranche d’âge que notre interlocutrice) en prison manquent souvent cruellement de repères, pensez-vous que les instances religieuses peuvent être un des éléments pour pallier ce manque de façon efficace ?

Les instances religieuses le sont, quoi qu'on puisse en penser. Durant l'incarcération, elles apportent soutien et réconfort à ceux qui en font la demande. Ce soudain engouement pour la religion cesse cependant souvent dès la sortie de prison (Cf p. 48).

[…] les aumôniers observent parfois un abandon ou une mise à distance des pratiques religieuses, à la sortie. La quête religieuse, distincte de la recherche d’une véritable spiritualité, reste alors assez circonstancielle et contingente de l’incarcération. La religion devient pour les personnes incarcérées un outil de pacification intérieure et de prise de contrôle symbolique sur une existence qu’on ne leur laisse pas maîtriser (Passe-Murailles n°32, page 49)

Pour ce qui est de l'éducation de jeunes détenus par la religion, et donc par l'aumônier de la prison, il me semble que cette transmission de valeurs pourrait tout autant être prodiguée par un travailleur social, qui pourrait représenter une figure « paternelle » aux yeux du jeune. Malheureusement, ces derniers, débordés par les tâches administratives, ont de plus en plus de mal à se libérer du temps pour ce rôle de travail social.

Mais, d'une manière générale, cette notion de valeurs peut sembler problématique dans la mesure où le bien et le mal sont des concepts fluctuants. Elle permettrait peut-être en effet d'aider ces êtres à être plus respectueux de la loi, mais à mon sens, la morale inculquée par la religion n'a pas vocation à s'appliquer dans la société.

15. Pensez-vous que les aumôniers aient plus de légitimité aux yeux des prisonniers que le personnel pénitentiaire ?

Ce n'est pas que je le pense, mais qu'il s'agit de la réalité ! Le personnel pénitentiaire est, la plupart du temps, très étroitement assimilé à l'administration pénitentiaire (dont il fait effectivement partie) et aux notions de punition, de contrôle et de surveillance. Quant aux aumôniers, au contraire, ils n'ont rien à voir avec l'administration pénitentiaire, n'ont aucun compte à lui rendre, et peuvent écouter les personnes détenues en toute confidentialité. Il s'agit donc plus précisément de confiance, plutôt que de légitimité.

 

16. La situation actuelle est paradoxale, en effet il y a très peu d’aumôniers musulmans dans les prisons et pourtant c’est cette religion qui est majoritairement représentée dans ces lieux ? Comment expliquez-vous cela ? De surcroît, on constate une difficulté croissante pour trouver des aumôniers musulmans pour intervenir en prison, comment expliquer ce fait ?

Il y a en effet très peu d'aumôniers musulmans, par rapport au nombre de détenus de cette confession. Cela peut s'expliquer, d'une part, par la domination de la religion catholique (qui a pris fin en 1905, avec la loi de séparation des Églises et de l'État, mais qui reste prégnante dans notre société), et d'autre part, par ce qui a pu être qualifié de réticence de la part de l'administration pénitentiaire de faire entrer dans ses murs des représentants d'un culte parfois controversé (soupçon de terrorisme, de prosélytisme...). Les choses semblent cependant, depuis quelques années, rentrer dans l'ordre. Une dernière chose, à prendre avec des pincettes : il semblerait que la religion musulmane ait une conception du pardon différente de celle de la religion catholique (qui a toujours eu une tradition d'aide aux plus démunis, aux exclus) : les ministres du culte musulman viendraient avec plus de réticence porter secours à ceux qui ont failli, le bannissement de la communauté semblant être parfois de mise suite aux délits ou aux crimes commis.

 

17. La présence d’aumôniers de différences obédiences dans un même lieu de privation de liberté pourrait-elle être une opportunité pour l’apprentissage de la différence (culturelle, confessionnelle...) et du respect de l’autre, dans le cadre d’ateliers tenus par ces différents aumôniers ? (Travail main dans la main des différentes religions). Ainsi la religion ne serait plus perçue comme un service de plus dans la prison (au même titre que la bibliothèque par exemple), mais entrerait dans une dynamique plus générale et interviendrait non seulement au plan individuel mais aussi au plan collectif.

Effectivement, on a pu remarquer que de nombreuses personnes détenues assistaient à des cultes qui ne relevaient pas de leur confession, voire assistaient à plusieurs cultes différents. Evidemment, il faut d'abord y voir l'envie de quitter sa cellule pour quelques heures, de rencontrer des détenus d'autres quartiers que l'on n'a pas l'habitude de croiser, mais on peut aussi penser que cela reflète une certaine tolérance envers les différents cultes.

Notons de plus que tous les détenus, quelle que soit leur confession, sont acceptés à tous les cultes.

Enfin, nous avons pu constater que tous les aumôniers étaient habitués à travailler ensemble, à se rendre des services... De là à dire qu'il en est de même pour les détenus...

Pour conclure, il paraît juste de dire que la religion en prison est une affaire d'ordre privé, de laquelle on ne parle pas forcément entre détenus, qui n'entraîne pas de stigmatisation (à l'inverse du crime commis), mais peut, dans certains cas, apporter la protection d'un groupe.

 

18. Selon vous, jusqu’où les prisonniers qui expient une peine à l’égard de la société, et ont ainsi un devoir de réparation à son égard/des devoirs plus importants et des droits plus limités que le citoyen lambda, ont-ils le droit d’être reconnus dans leur spécificité propre d’individus appartenant à telle ou telle confession, et, ainsi, dans quelle mesure leur droit à pratiquer leur culte doit-il s’étendre ? En quoi la trop grande attention à l’individualité de chacun peut mettre en péril un des buts même de l’institution pénitentiaire, à savoir sensibiliser celui qui a commis une faute au bien commun de la société dans sa globalité ? Quelle serait d’après-vous la juste mesure à trouver pour créer un équilibre fécond entre ces deux logiques (individuelle et collective) ?

Attention ! La personne détenue doit être considérée comme un citoyen à part entière ! Si elle voit ses droits limités, c'est à cause des carences de l'administration pénitentiaire. En effet, dans la loi, le détenu est privé de sa « liberté d'aller-et-venir », et rien d'autre. Dans les faits, évidemment, il en est tout autrement (privation de droit du travail, de voir ses proches, de relations sexuelles, d'accès au droit, etc.) mais cela n'est imputable qu'aux dysfonctionnements de l'administration et aucunement à une volonté du législateur de faire « expier » le détenu. Dans la mesure où les personnes détenues doivent avoir exactement les mêmes droits (y compris le droit de vote !) que les autres citoyens, il est bien évidemment impensable de réduire de quelque façon que ce soit leur liberté de culte. Dans la mesure, évidemment, où elle est pratiquée librement et qu'elle ne porte pas atteinte aux autres (comme, par exemple, la pratique de la prière collective musulmane dans les cours de promenade, faute d'espace religieux dédié à cet effet).

Je vous avoue ne pas bien saisir la deuxième partie de la question... Une des obligations de la justice pénale et de l'administration pénale est d' « individualiser la peine », c'est-à-dire d'adapter la peine à la personnalité de l'infracteur (on ne juge pas un acte, mais un homme) afin que la peine soit la plus « efficace » possible. Il me semble que c'est en prenant en compte l'homme dans son entier, y compris dans ses rapports à la communauté, que toutes les chances seront mises de son côté à la sortie de prison. Mais il semble malheureusement très difficile, dans le milieu très déshumanisant qu'est la prison, de (re)donner au détenu toute son humanité, humanité qui lui permettra justement de trouver sa place parmi les siens.

 

19. Selon-vous, le principe de laïcité fait-il ou doit-il faire l’objet d’une adaptation pour les lieux de privation de liberté, et en l’occurrence pour les établissements pénitentiaires ? Pourquoi ?

Je vous renvoie à l'article page 20 du Passe-Murailles

La première difficulté pouvant induire l’absence de liberté religieuse en prison s’articule autour du principe de laïcité de l’État reconnu par l’article 1 de la Constitution française. Dans sa décision du 19 novembre 2004, le Conseil constitutionnel affirme que le principe de laïcité interdit « à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes régissant les relations entre collectivités publiques et particuliers ». Or les prisons sont considérées comme un service public. À cet égard, l’administration pénitentiaire ne devrait donc pas prendre à sa charge, d’une manière ou d’une autre, la pratique cultuelle d’une quelconque religion sans contrevenir à la norme fondamentale dans notre État de droit, à savoir la Constitution. Cependant, la prison, avant de pouvoir être qualifiée de service public, est un lieu où vivent des êtres humains, des citoyens, pour qui une décision de justice n’a suspendu, de manière temporaire, que la liberté fondamentale d’aller et venir. Aucune peine prononcée ne doit, en droit comme en fait, limiter d’une manière ou d’une autre l’ensemble des libertés fondamentales reconnues à chaque être humain par notre bloc de constitutionnalité. (Passe- Murailles n°32, page 20)



Un grand merci à Claire van den Bogaard, rédactrice en chef de Passe-Murailles, pour sa disponibilité et pour nous avoir accordé cet entretien.


Notes :

Il convient de souligner que certaines questions de ce questionnaire étaient volontairement « provocatrices », ne traduisant pas forcément nos points de vue individuels ou de groupe, mais ayant pour but de soulever des questions qui nous semblaient pertinentes, au regard par exemple d’une conception de la prison ou des détenus relativement répandues dans l’opinion publique, mais n’étant pas en adéquation avec la réalité des faits, du droit etc.
Les questions 16 ou 18, entre autres, en sont des exemples.

Nous avons retranscris ici certaines citations ou passages significatifs du bimensuel n°32 de la revue Passe-Murailles, lorsque la personne interviewée nous renvoyait à ces pages. Mais, ce numéro, comme les autres, n’est que partiellement disponible sur le site Internet de l’association GENEPI (www.genepi.fr). Si vous souhaitez consulter le dossier dans son intégralité, vous pouvez vous le procurer en le commandant sur ce même site (au prix de 5 euros).
Pour ceux qui seraient intéressés par les problématiques liées à la prison de manière plus générale, sachez également que GENEPI propose un abonnement annuel à la revue Passe-Murailles au prix de 30€.

 

 

> WRW Dossier Exercice des cultes en prison

Exercice des cutles en prison partie 1
Exercice des cultes en prison partie 2
Exercice des cultes en prison partie 3
Exercice des cultes en prison partie 4
Exercice des cultes en prison partie 5

Entretien avec Monsieur le Contrôleur général des lieux de privations de liberté