Rien ne va plus au Mali ?

The year 2012 has represented a turbulent episode in Mali’s history. After a coup last March, the country, formerly emblematic of democracy in sub-Saharan Africa, has been undergoing significant changes. Bruce Whitehouse in his article "What went wrong in Mali" recounts the events which have occurred in recent months and highlights the causes which he believes are responsible for such changes.

L'année 2012 marque une période de turbulences pour le Mali. Après un coup d'état en mars dernier, ce pays, qui incarnait la démocratie en Afrique sub-saharienne, connaît de grands bouleversements. Bruce Whitehouse dans son article intitulé "What went wrong in Mali" retrace les événements qui se sont déroulés ces derniers mois et met en avant les causes qui selon lui sont à l'origine de tels changements.


La République du Mali a longtemps été perçue comme une exception au regard des dictatures ou guerres civiles qui ont imposé leurs règles en Afrique de l’Ouest depuis la fin de la Guerre froide. Le Mali était considéré comme un Etat capable de passer de l’autocratie à la démocratie. Aride, enclavé, aussi grand que la France et l’Espagne réunis, figurant parmi les pays les plus pauvres du monde et dépendant de l’aide étrangère, le Mali a remis en cause le parti unique en 1991, quand les protestations massives ont donné lieu à un coup d’Etat mettant fin aux 23 ans de règne du Général Moussa Traoré. La personne à la tête de ce coup d’état, le Colonel Amadou Toumani Touré, est à l’origine d’une période de transition qui a apporté une nouvelle constitution et des élections multipartites l’année suivante.

Depuis ce jour, tous les cinq ans, le Mali tient des élections considérées libres et justes par les observateurs. Alpha Oumar Konaré vainqueur des élections présidentielles de 1992 a réformé les institutions de l’Etat et négocié la fin de la longue rébellion des nomades Touaregs, dans les déserts du nord du pays, là où le gouvernement n’a jamais eu beaucoup d'emprise. Konaré s’est retiré en 2002, respectant la limite des deux mandats consécutifs et a ainsi été remplacé par Touré. Auparavant sous monopole étatique, les chaînes de radio et les journaux privés se sont multipliés, et le pays, grâce à ses donateurs, est devenu une destination touristique et un endroit privilégié pour les festivals de musique. C’était un endroit tranquille qui n’avait jamais fait la une de la presse.

Il a perdu cette image l’après-midi du 21 mars, lorsque des troupes à Kati, juste à côté de la capitale de Bamako, ont lancé une mutinerie. Des soldats impliqués dans la campagne contre les ressortissants rebelles Touaregs, se méfiant de leurs chefs, ont fini par accuser les responsables à Bamako d’un manque de soutien. Les rebelles ont pris possession des médias et pris d’assaut le palais présidentiel. Peu de temps avant la fin de son second et dernier mandat, Touré s’est éclipsé une nuit avec quelques gardes du corps.

Les rebelles n’avaient pas pour objectif de renverser le président, mais suite au départ précipité de ce dernier, l’Etat est tombé entre leurs mains. Aucun dialogue n’a eu lieu entre les rebelles et le gouvernement sur la nature de leurs  revendications. Au bout de plusieurs heures, qui ont laissé penser à un « coup d’état accidentel », les rebelles ont décidé de combler le vide du pouvoir eux-mêmes. Le lendemain matin, un lieutenant en tenue de camouflage annonçait dans les médias la suspension de la Constitution. La junte militaire tenait les rênes du pouvoir.

Le coup d’Etat fut immédiatement condamné par les gouvernements étrangers et les institutions internationales.  Les organismes occidentaux ont gelé la plupart de leurs aides et les aides locales au Mali ont été suspendues, comme celle de la fédération économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest et celle de l’Union Africaine. ECOWAS, la fédération économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest, a choisi une ligne intransigeante et a menacé non seulement de déclencher des sanctions économiques, mais également d’intervenir militairement, si les lois constitutionnelles n’étaient pas restaurées. Au mois d’Avril, sous la pression, la junte a donné son accord pour réinstaurer la Constitution et redonner le pouvoir aux autorités civiles. En revanche à Bamako, ce n’est qu’un faible nombre de manifestants qui s’est réuni pour protester contre le régime. En effet, la plupart des gens semblait se réjouir du départ de Touré. Un sondage, réalisé un mois après le coup d’Etat, montrait qu'environ les deux tiers de la population de Bamako soutenait la junte et son leader charismatique, le capitaine Amadou Sanogo, formé aux Etats-Unis.

La plupart des gens condamnent aujourd’hui le coup d’état, déçue par la défaite de l’armée malienne au printemps face à l’alliance des Touaregs séparatistes et des islamistes. Suite à la chute de Kadhafi, les rebelles ont bénéficié du retour de plusieurs de leurs combattants ainsi que d’armes provenant de la Libye. Quelques mois plus tôt, Hilary Clinton déclarait que « le Mali était selon plusieurs indicateurs, sur le droit chemin, avant qu'un groupe de militaires ne saisisse le pouvoir ». La question est toujours de savoir comment un petit groupe d’une douzaine de sergents et d’officiers a pu renverser aussi facilement le gouvernement et pourquoi si peu de Maliens se sont soulevés pour défendre les institutions de 1991.

Déjà avant cette dernière rébellion des Touaregs, la démocratie s’est vue fragilisée. La Constitution de 1992, la liberté de la presse et les élections régulières ont mis dans l’ombre, sans qu’elles ne cessent, des pratiques anti-démocratiques de longue date. Les gouvernements occidentaux, satisfaits de voir des semblants de démocratie partout dans la région, toléraient ces abus. La présidence de Touré avait débuté avec certaines zones d’ombres. Même si les observateurs internationaux ont constaté des irrégularités lors des élections de 2002, celles-ci ont quand même été déclarées libres et justes. A ce propos, au Mali et ailleurs, nombreux sont ceux qui pensent que Touré a remporté les élections grâce au vent qui a tourné en sa faveur : la Cour Constitutionnelle a en effet annulé la moitié d’un million de votes, soit environ, la suppression d'un quart des bulletins au premier tour. Konaré, le président de l’époque, avait choisi Touré pour lui succéder et a tout mis en œuvre pour assurer la victoire de ce dernier. On reproche également à Touré d’avoir orchestré sa victoire lors de sa réélection en 2007. Le taux de participation à cette élection a été le plus bas de toute la décennie en Afrique de l’Ouest. Récemment, Laurent Bigot, le ministre Français des affaires étrangères, a qualifié le Mali de « démocratie de la honte ».

Touré n’était membre d’aucun parti politique mais la plupart des partis officiels maliens ont rejoint une coalition soutenant ses propositions. Il était capable de balayer d’un revers de mains la législation sans provoquer ou presque de débats à l’Assemblée Nationale.  En 2009, après le vote par l’Assemblée d’un projet de réforme progressif des lois de 1962 régissant les droits des femmes et des enfants, avec 117 votes contre 5, les groupes islamistes ont rapidement manifesté une vive opposition et les parlementaires ont dû prendre leur distance avec cette loi que peu d’entre eux avaient réellement lue. La loi n’a jamais était adoptée. Les règles «consensuelles » de Touré sont devenues un euphémisme avec la suppression de tout débat politique et une certaine tendance à l'absolutisme. La justice n'existait réellement que sur le papier. L’arrestation en 2007 de cinq de leurs collègues pour avoir repris dans les journaux l’histoire d’un enseignant, qui aurait demandé à ses élèves de rédiger un récit sur une femme mise enceinte par un chef d’Etat africain, a semé la peur parmi les journalistes qui depuis n’osent contester le Président. Au Nord du Mali, région instable, les «règles consensuelles» de Touré n'ont fait qu'envenimer les choses. En 2006, un groupe de rebelles Touaregs s’est soulevé contre le Président. Ce dernier a négocié des accords de paix controversés et a demandé le retrait de l'armée dans cette partie du pays.

« Le poisson pourrit par la tête » dit un dicton malien. Touré a maintenu un semblant de progrès. Le gouvernement a tout d’abord augmenté le nombre d’enfants inscrits à l’école, pour plaire aux donateurs, mais il ne s’est jamais véritablement investi dans le système éducatif délabré de ce pays. Seulement 12% d'étudiants ont obtenu leur examen de fin d'études cette année. C'est le taux le plus bas jamais enregistré. Touré a certes acheté une paix temporaire dans le nord du pays, mais n'a jamais essayé de réduire la pauvreté accrue qui règne dans cette région. Des millions de dollars de l'aide militaire américaine lui ont été versés afin de l'aider à lutter contre le groupe Al-Qaïda au Maghreb Islamique [AQMI]. Ce projet n'a finalement jamais vu le jour. Le pouvoir militaire lui-même a été déchiré par le népotisme, les officiers dilapidant les munitions et les payes de leurs soldats.

En 2010, le Fonds Mondial de Lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria a suspendu ses aides au Mali après avoir découvert que des fonctionnaires avaient détourné des millions de dollars de subventions. Cette fraude a été particulièrement remarquée car la plupart de ses auteurs étaient déjà suspectés de malversation: le ministère de la santé sous le gouvernement Touré est en attente de jugement pour détournement. L’idée que la corruption n’a pas été punie au plus haut niveau de l’Etat, vient compromettre la légitimité du Président dans son propre pays. Au mieux, les Maliens pensent qu’il a fermé les yeux sur ce problème, au pire ils accusent sa femme et lui d’y être directement impliqués.

Comme le second mandat de Touré arrive à son terme ; les Maliens ont aussi perdu la foi en la loi. Au sein de la périphérie de Bamako, les habitants ont vu leurs propriétés bloquées par les proches du Président et ils ne furent pas en capacité de demander une réparation auprès des tribunaux. La majorité des maliens ne se sentaient pas protégés par la police qui était plutôt occupée à extorquer des pots de vin aux automobilistes. Les juges avaient pour habitude de rendre un verdict favorable au plus offrant. On a alors voulu reprendre l’application de l’article 320 dans les jours qui ont suivi la chute de Moussa Traoré: les personnes accusées de détournement ont été arrosées de pétrole et immolées. Cette loi porte son nom en référence au prix du litre du pétrole et de la boîte d’allumettes qui avoisinait en 1991, 320 francs locaux. On a compté au moins sept meurtres similaires à Bamako au cours des deux premiers mois de cette année et il semblerait que beaucoup d’autres se seraient déroulés depuis cette période.

Les rebelles ont tiré profit du mécontentement de la population face à cette situation de corruption, mais aussi de la position de faiblesse du  gouvernement, afin de justifier leur action.  Quelques heures après le renversement du gouvernement,  Sanogo manifestait le désir de ses hommes de réformer le système : « non pas de l’armée mais de l’Etat ». Les rebelles se sont autoproclamés « Comité National pour retrouver la démocratie et restaurer l’Etat ». Sanogo décrivait la démocratie malienne sous Touré comme un mur défaillant qu’il avait pour mission de détruire et de reconstruire avec l’aide de ses partenaires. Le coup d’état n’a pas fait dérailler la démocratie au Mali, selon lui, mais au contraire a été nécessaire pour la sauver. « Quand, à un haut niveau de responsabilité de l’Etat », disait-il dans une interview télévisée au mois de mai : « vous acceptez de regarder un citoyen dans les yeux et de lui mentir, quand vous vous octroyez le droit de tronquer les élections, d’acheter des élections…est ce que c’est ça que vous appelez la démocratie ? ».

Sanogo a-t-il  tenté de sauver la démocratie malienne ou de la confisquer ? La question reste en suspens. Mais lui-même et ses hommes n’auraient jamais pu nourrir l’espoir de renverser Touré, de gagner le soutien des Maliens et de s’emparer du cœur des institutions du pays ( la police, les tribunaux et le processus électoral) sans le déclin de Touré. Les soldats qui ont pris d’assaut le palais présidentiel le 21 mars, savaient que Touré n’était plus légitime aux yeux des Maliens. Touré en était également conscient, au vu de son départ soudain et sans résistance aucune. Il a seulement refait surface quelques semaines plus tard, pour signer sa lettre de démission, avant de passer à la télévision et de partir en exil au Sénégal.

Cinq mois après le coup d’état,  les factions civiles et militaires luttent toujours pour le contrôle de ce qui reste de l’Etat. Les négociations portant sur l’unité d’un Etat national n’ont pas abouties. « Le Mali peut s’effondrer », déclara  un observateur, « tant que Bamako tiendra, ils vont tous se battre pour obtenir ne serait-ce qu’une infime partie du pouvoir ». En avril, des désaccords au sein de l’armée ont déclenché un soulèvement d’unités parachutistes du régiment malien, mais les rebelles ont étouffé cet incident au prix de milliers de vies. Les rebelles ont fait de cette attaque un prétexte afin de s’opposer aux menaces qui planaient sur leur sécurité. Leur porte-parole a déclaré que « des mercenaires » venant d’Afrique, financés par la politique de Bamako, ont participé à la révolte. Une vague d’hystérie a emporté la capitale,  les innocents commerçants de Bamako et les travailleurs du Burkina Faso ont été pris dans la rafle. Aucun engagement étranger n'a été percé à jour, mais  la menace supposée qui planait sur les rebelles leur a permis de traquer les parachutistes survivants. Les fidèles de l’ancien régime ont été arrêtés pour détournement de fonds et plusieurs journalistes ont été arrêtés et frappés. Human Rights Watch déclare d’ailleurs que vingt hommes ont disparu et que d’autres ont été torturés ; l’ONG assure que Sanogo a joué un rôle direct dans ces actions. Le 21 mai, un gang de rebelles a attaqué le Président en transition, Dioncounda Traoré, dans son bureau et l’a frappé jusqu'à ce qu’il perde connaissance. On ne sait pas si ses gardes du corps n’ont pas voulu le défendre, ou s’ils en ont été empêchés. Traoré est resté à Paris pendant deux mois pour suivre un traitement médical.

Au Nord, l’alliance entre les séparatistes Touaregs et les islamistes a commencé à se défaire, les milices islamistes ayant expulsé les séparatistes hors des villes dont ils ont pris le contrôle. Les islamistes, que beaucoup de gens  croient liés à Al Qaida au Maghreb islamique ainsi qu’à des réseaux de kidnapping et de trafique de drogue, ont consolidé leur emprise au Nord (une région de la taille du Texas) et attiré des combattants de toute l’Afrique dans leurs rangs. Ils ont également recruté de jeunes Maliens de la région, certains d’entre eux n’ayant que 14 ans.

Ceux qui se sont rangés sous la bannière islamique n'ont pas nécessairement les mêmes objectifs. Certains sont des trafiquants de cocaïne à la recherche de nouveaux partenaires et de protection. D’autres espèrent toucher une partie de la rançon d’un million de dollars payée pour les européens kidnappés dans la région ces derniers mois. Si l’objectif d’imposer la Sharia les unit pour le moment, il suscite l’opposition violente de nombreux éléments de la population locale, en particulier de jeunes hommes qui ne veulent pas qu’on leur interdise de regarder la Télévision, de fumer des cigarettes et de jouer au football. Dans la ville de Gao, de jeunes gens se sont regroupés à plusieurs reprises pour défier les islamistes et sont intervenus pour empêcher des abus commis contre des résidents. Les islamistes ont été également condamnés, à Bamako et dans le monde, pour avoir détruit des mausolées centenaires à Tombouctou et pour les terribles châtiments qu’ils infligent : ils lapident de jeunes couples accusés d’adultère et coupent les mains des voleurs présumés. Mais ces mesures ne sont pas plus extrêmes que l’Article 320, qui n’a suscité aucune protestation tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières du pays.

Il est difficile d’envisager une voie de sortie. Les Maliens adorent rendre responsables pour la crise que connaît leur pays par les ingérences étrangères (particulièrement française),  mais ils examinent rarement leur propre rôle dans l’affaiblissement des institutions de leur pays. Ils condamnent leur « classe politique », mais en se contentant d’expliquer la corruption à partir de l’avidité des individus et en laissant dans l’ombre les facteurs sociaux et structurels qui permettent à leurs leaders d’abuser de leur autorité, mais aussi de contourner la loi. Un proverbe malien du peuple Bambara affirme que « ceux qui disent que « le pouvoir est mauvais » n’ont pas été proches du pouvoir ».

Que peut-on présager de ce glissement spectaculaire du Mali depuis le modèle démocratique jusqu’à l’Etat failli ? Le nombre de démocraties électorales sur le continent a chuté de 24 à 19 au cours des sept dernières années. Peut-être que le Mali montre des signes avant-coureurs que son effondrement est proche, en même temps que sa démocratique s’érode, mettant à jour les mécanismes de gouvernement informel qui mènent en réalité la danse. Qu’en sera-t-il si, comme le souligne l’historien Stephen Ellis, la fragilité grandissante des Etats africains est « un signe avant-coureur d’un problème plus grave au sein du système de gouvernance international mis en place après la Deuxième Guerre mondiale ? ». Les pouvoirs occidentaux sont en train de découvrir qu’en Afrique, comme en Afghanistan, leur capacité à imposer ou même à réformer les systèmes d’Etat a atteint ses limites. Peut-être que le moyen d’aider ces sociétés à résoudre leur conflit est de les laisser le faire à leur propre manière.

 >Read Stephen W. Smith's new article on 'What are they doing in Mali?' (Lrb)...

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