Mossadegh et l'occident : Une erreur grossière aux conséquences incommensurables

Mohammed Mossadegh

Patriot of Persia : Muhammad Mossadegh and a Tragic Anglo-American Coup.
by Christopher de Bellaigue. Harper, 310pp.

[Patriote de Perse : Muhammad Mossadegh et le tragique coup d'État anglo-américain, Christopher de Bellaigue].

Muhammad Mossadegh, le Premier ministre Iranien renversé par les services secrets américains et anglais en 1953, était le genre de personne à refuser un salaire, à rendre les cadeaux et à percevoir les arriérés d'impôts de sa chère mère. Alliant sobriété et rigueur, cet aristocrate au long nez faisait enrager l'Occident en soutenant que le pétrole iranien et son exploitation devait profiter à l'Iran, et non à la Grande-Bretagne. Membre de la famille princière Qajar, il ne se départit jamais de son air de noblesse distinguée, même une fois devenu le symbole de la détermination de l'Iran d'après-guerre. Il s'évanouissait, se pâmait - et n'était souvent vêtu que de son pyjama. Il ne s'avouait jamais vaincu. Ses grands principes prenaient trop souvent le pas sur tout compromis judicieux pour que Mossadegh puisse être un homme politique à succès.

 

Et pourtant, même son adversaire hésitant soutenu par les États-Unis, Muhammad Reza Shah, l'appelait « notre Démosthène ». Un ascète avec un sens du devoir extravagant, un homme de grande droiture qui vivait selon la maxime de Voltaire « je peux être en désaccord avec ce que vous dites, mais je défendrai jusqu'à la mort votre droit de l'exprimer», Mossadegh était, comme le dit Christopher de Bellaigue dans Patriot of Persia, « un anticonformiste entêté ». Que représentait exactement sa personnalité à la fois brillante et irritable et en quoi son attitude de défi chimérique reflétait la psyché iranienne restent des mystères soixante-dix ans après que les États-Unis ont renversé ce constitutionnaliste à l'éducation européenne et déclaré leur préférence pour des hommes forts au Moyen-Orient. Le Mossadeghisme a échoué. L'Iran n'a jamais trouvé une réconciliation stable entre le patriotisme, la démocratie et la foi. Son complexe de la persécution, encouragé par le dédain anglais et renforcé par le coup d'État anglo-américain de 1953, perdure. Tout comme la nationalisation du pétrole a été le vecteur des ambitions nationalistes iraniennes en son temps, aujourd'hui, sous contrôle des mollahs qui ont exploité le contrecoup de 1953, le programme nucléaire controversé l'est également.

 

Mohammed Mossadegh in court after the 1953 coup. Photograph: Carl Mydans/Time & Life Pictures/Getty ImageMohammed Mossadegh lors du procés après le coup de 1953.

La persistance de l'échec et de la  confrontation soulève une question : aurait-il pu en être autrement en Iran ? C'est sur un ton élégiaque que de Bellaigue dresse ce riche portrait de Mossadegh. Il cite le Premier ministre évincé, après le coup d'état, « Que je sois assassiné serait plus utile au pays et à la population que si je reste en vie » et note que même « les pensées de Mossadegh à l'égard de la mort étaient typiquement perses ». La mort en martyr est un thème récurrent dans une nation chiite qui, durant un mois tous les ans, s'émule par des flagellations pour pleurer l'imam Hussein, le petit-fils du prophète, assassiné par le calife en 680 mais remémoré avec l'ardeur d'une passion récente. En réalité, Mossadegh a survécu quarante ans dans l'Etat policier naissant du shah, d'abord en prison tel un homme insignifiant, puis confiné dans sa maison de campagne d'Ahmadabad. Il est mort à quatre-vingt-quatre ans, longtemps après ses nombreux contemporains qui s'étaient tourmentés de sa faiblesse.

De Bellaigue s'autorise à spéculer sur ce qui aurait pu se passer :

« L'Iran de Mossadegh se serait tourné vers l'Ouest en matière de politique étrangère, lié au monde libre par le pétrole et aux États-Unis par une amitié empreinte de méfiance, tout en restant courtois avec ses grands voisins du nord. En ce qui concerne la politique intérieur, l'Iran aurait été démocratique à un degré inimaginable dans n'importe quel autre pays du Moyen-Orient de l'époque, à l'exception d'Israël, une monarchie constitutionnelle dans un monde de dictatures, de dépendances et de néo-démocraties uniformisées ».

Quant aux affaires sociales, « la laïcité et la liberté individuelle auraient été la clef de voûte, et le hejab et l'alcool des questions de conscience individuelle ».

Ce scénario très tentant semble être un reflet fidèle des attentes de l'homme ; mais bien sûr nous ne le connaitrons jamais. Deux ans après la nationalisation par Mossadegh de la compagnie pétrolière anglo-iranienne (Anglo-Iranian Oil Compagny, AIOC) en 1951, la CIA envoya Kermit Roosevelt et ses agents américains sur Téhéran pour l'évincer. L'opération, au nom de code TP-AJAX, courrait au devant d'un dénouement sanglant, ce que le MI6 britannique avait d'abord manigancé. Les objectifs d'une Amérique montante et d'un Royaume-Uni en déclin divergeaient : ils se chevauchaient juste assez pour que chacun produise le pire. Mossadegh, même s'il avait été épargné par cette intervention exécrable, il n'aurait sans doute pas été capable de  contrôler les courants tourbillonnants du communisme, de l'islamisme, du monarchisme et du despotisme militaire, attisés par la CIA. L'Iran était fragile et le constitutionnalisme de Mossadegh était une idée nuancée dans un environnement où des durs aux surnoms du type « chaman sans cervelle » haranguaient les foules.

cohen_1-081612.jpgA portrait of Muhammad Mossadegh held above thousands of protesters
at Tehran University during the Iranian Revolution, January 1979.

Et pourtant, ce que nous savons est suffisant pour regretter qu'un autre chemin n'ait été pris et pour qualifier l'opération Ajax de désastre. Elle rétablit l'incapable Shah, qui s'était plaint auprès de Loy Henderson, l'ambassadeur américain : « Que puis-je faire ? Je suis impuissant ». Il est ainsi devenu le despote du Trône du paon, soutenu par la SAVAK, la police secrète américaine hautement entrainée. L'effervescence démocratique qu'avait connue l'Iran fut étouffée. Une profonde suspicion iranienne s'ancra et s'exprima à travers la crise des diplomates américains après la révolution de 1979. Cela n'a rien fait pour arrêter le déclin de l'Angleterre, comme le montrera la crise de Suez trois ans plus tard. Cela poussa les États-Unis à s'engager dans une politique de soutien aux tyrans du Moyen-Orient, capables, comme ils le prétendaient, d'assurer les besoins en pétrole et de maintenir la stabilité ; une position stratégique en désaccord avec les valeurs américaines qui incita l'hostilité des islamistes, et dont l'hypocrisie fut exposée au grand jour par le Printemps arabe. Cela mit l'Iran dans une hésitation autodestructrice entre l'étreinte de l'Ouest (le shah) et l'étreinte du prophète (la théocratie postrévolutionnaire), un chemin qui a conduit à l'isolation du pays et à l'aliénation de la plupart des Iraniens par leur propre État répressif. Comme l'écrit de Bellaigue, « peu d'interventions étrangères au Moyen-Orient ont été aussi ignobles que le coup d'État de 1953, et peu de leaders du Moyen-Orient ont aussi peu mérité notre hostilité que Muhammad Mossadegh ».

Mossadegh al-Saltaneh est né en 1882 d'une lignée de l'aristocratie Qajar qui contrôlait les recettes de l'administration du pays, une charge qu'il décrirait plus tard comme synonyme de « fief ». Sa mère était une cousine du shah Qajar et son père un ancien ministre des finances âgé de quarante ans de plus qu'elle. Le mariage dans l'économie traditionnelle, comme le souligne de Bellaigue, était un moyen de « créer des alliances entre famille, d'engendrer des héritiers et de plaire à Dieu ». Ces préceptes furent suivis par Mossadegh lui-même lorsqu'il épousa la fille d'un ancien ecclésiastique, une union qui dura soixante-quatre ans.

La Perse de sa jeunesse dépérissait sous le joug de dirigeants qui avaient l'habitude de goûter aux eaux thermales de Baden-Baden. Mais l'indolente patience des nations avait ses limites. L'augmentation des prix provoqua une révolte en 1905. Le premier parlement, ou majles, une concession arrachée aux Qajar, vit le jour en octobre 1906. La requête d'une forme de gouvernement représentatif en Iran est vieille de plus d'un siècle. Imaginer que cette quête s'apaisera un jour relève de l'illusion.

Mossadegh, un constitutionnaliste déjà convaincu du besoin de contraindre le monarque par la loi, fut élu au majles, pour finalement être mis au ban sous prétexte de son manque d'expérience. Quand le monarque, un « monstre perverti, lâche et magouilleur » selon les mots de son conseiller financier Américain, bombarda le parlement en 1908, Mossadegh entreprit de rejoindre les protestataires mais son courage lui fit défaut. Bien qu'il ne soutenait plus le despote, il était dans le même temps, comme le souligne de Bellaigue, « lié par sa mère au pouvoir et partageait la peur traditionnel perse du chaos ». Cet homme subtil qui avait une aversion pour la violence depuis tout jeune défia les catégorisations faciles.

Un interlude européen suivit, tout d'abord il se rendit tout seul à Paris (de Bellaigue suggère qu'il y eut une brève liaison), puis il s'établit avec sa jeune famille dans la ville suisse de Neuchâtel, où il obtint un doctorat en droit. La thèse de Mossadegh prend la défense des clercs modernistes argumentant que les lois islamiques sont le fruit de phénomènes historiques et doivent être adaptées au fur et à mesure que la société évolue. Mais il refusa l'idée d'imposer les institutions et lois européennes en Iran car « le résultat direct d'imiter l'Europe serait une spoliation d'un pays comme l'Iran, car tout doit être proportionné aux besoins ».

A son retour, officiant en tant que député au ministère des finances, il imposa à l'Iran de concéder une juridiction légale aux résidents chrétiens dans le but de diviser les autorités chrétiennes. « Pour être indépendant, il est nécessaire pour un pays qu'il ait une juridiction qui prenne en compte tous ses résidents », écrit-il. Il fut si zélé à poursuivre pour corruption un ministre officiel haut placé qu'un observateur suggéra que Mossadegh pourrait « détruit l'empire de César pour l'amour d'un mouchoir ».

Les caractéristique constantes du Mossadeghisme furent mis en avant : une féroce probité et « un orgueil à toute épreuve » ; un rejet aiguë de la domination occidentale quasi-coloniale prônée par George Nathaniel Curzon, un ancien vice-roi d'Inde, qui disait des Perses : « Ces gens doivent comprendre à n'importe quel prix pour eux qu'ils ne peuvent pas se débrouiller sans nous » ; enfin, un constitutionnalisme qui défendait la monarchie (tel un rempart contre l'impiété et le communisme) mais qui tenait à ce que les rois règnent plus qu'ils ne gouvernent.

Concernant la religion, Mossadegh avait conscience de la place centrale de l'islam dans l'identité perse. Il n'était pas spécialement croyant lui-même. Il s'enquérait auprès de sa femme dévote : « Quelle est donc cette chose que vous attendez de votre Dieu au point de le tourmenter nuit et jour ». Cependant, il a été séduit par l'esprit de sacrifice désintéressé qu'il voyait comme étant une haute expression du chiisme. Il affirma que « chaque musulman devait défendre son pays et que s'il gagnait, cette personne doterait le pays et la religion d'un nouvel esprit ». Quand en 1925, un ancien Cosaque du nom de Reza Pahlavi, « piétina la carapace du pouvoir Qajar » et entreprit une marche rapide vers la modernisation séculière inspirée d'Atatürk, Mossadegh fut consterné par ce qu'il interpréta comme étant des insultes gratuites envers l'islam comme ce fut le cas avec la mise hors la loi du port du tchador en 1936.

Bien d'autres choses le choquèrent. Reza détruisit des maisons pour que Téhéran ait l'air plus occidental, conduisant Mossadegh à faire l'amère observation que la destruction de propriété privée était illégale en Occident. Il admira certaines réformes dont l'abolition des titres (dorénavant il était simplement Muhammad Mossadegh) mais ne pu se défaire de l'impression d'être face à « un dictateur malpropre qui se levait dans un lit royal ». Au tout début du règne de Pahlavi, Mossadegh souleva le majles pour s'opposer à la résolution abolissant les Qajar. Bien que « complètement en désaccord » avec la dynastie corrompue, il méprisa ses successeurs : « Du coup, le Premier ministre devient sultan » commenta t-il. « Existe t-il quelque chose ressemblant à un pays constitutionnel où le roi dirige aussi les affaires de la nation ? » « Pourquoi versez-vous inutilement le sang des martyrs sur la route de la paix ? » demanda t-il.

Bonnes questions : l'Iran a pris pas mal de fausses routes dans son long chemin vers la liberté depuis 1905. L'ayatollah Khomeini a bien sûr promis la paix en 1979 quand le fils de Reza fut déchu, puis il fonda une république islamique. Les promesses n'aboutirent à rien. Il est maintenant clair que Mossadegh fut le dernier leader iranien à unir l'élément religieux et le nationalisme séculier, la foi et la démocratie, et donc à offrir une chance de réconciliation des deux. Mais la Grande-Bretagne puis les États-Unis furent trop aveuglés par son effronterie et trop dédaigneux de la très ambitieuse idée du nationalisme iranien (bien que Washington montra quelques signes de compréhension) pour voir plus qu'une nuisance - « une défaillance fanatique » selon Newsweek - en la personne de Mossadegh. De Bellaigue écrit : « Cette puanteur, envahissant la politique britannique jusqu'au coin de la Chambre, engendra un profond mépris pour la Perse et son peuple ». Les États-Unis, pour ces erreurs, allait devoir en payer les pots cassés. »

 

June 14, 1951    MOSSADEGHTime magazine, 4 June 1951

L'exploitation pétrolière ne commença réellement en Iran qu'en 1901, avec l'attribution d'une concession à l'entrepreneur britannique William Knox d'Arcy. Ainsi furent constituées les prémices de ce qui allait devenir la compagnie pétrolière Anglo-Persane, puis la AIOC et, finalement, le géant connu sous le nom de BP. En tant que premier lord de l'amirauté, Churchill supervisa l'accord qui, en 1914, offrit à la Grande-Bretagne un approvisionnement solide et fiable via le contrôle du pétrole iranien. De son côté, Téhéran ne touchait que peu de revenus. Reza Shah renégocia des clauses légèrement plus favorables en 1933 mais ne fit pas grand chose pour libérer l'Empire de son statut de laquais pétrolier. Mossadegh était furieux. Le pétrole iranien a conduit la victoire des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale tout autant qu'il a alimenté les navires anglais lors de la Première Guerre mondiale. En 1950, le profit anglo-iranien s'élevait à 86 millions de livres. La même année, Abadan, ville iranienne située au cœur de l'industrie pétrolière, « avait seulement assez d'électricité pour alimenter une seule rue de Londres ». Lorsqu'il s'agissait du pétrole, « l'avis des Persans n'était jamais sollicité ». « Donnez leur un peu et ces maudits autochtones vont tout vouloir » semblait être le raisonnement paternaliste de l'AIOC.

Un tel dédain vis-à-vis de l'Iran fut un leitmotiv tout au long de la vie de Mossadegh : l'accord anglo-persan de 1919 qui transforma le pays en guère plus qu'un protectorat ; les accords humiliants sur le pétrole ; l'occupation sommaire des Alliés en 1941 qui conduisit le shah à abdiquer en faveur de son plus jeune fils Mohammed Reza ; après 1945, le mépris pour un Iran perçu comme un malheureux pion au milieu de la Guerre froide. Comme le souligne de Bellaigue, Mossadegh, qui conservait un petit ivoire de Gandhi dans sa chambre à Ahmadabad (l'homme en pyjama contemplant l'homme au pagne), faisait partie de la génération des asiatiques formés en Occident qui sont retournés dans leur pays d'origine « pour vendre de la liberté à leurs compatriotes ».

Les anglais lui répondirent par des dissertations sur l'esprit oriental. Elles ne furent pas comprises en Iran. Comme le faisait remarquer George McGhee, un diplomate américain qui a négocié avec Mossadegh, les mouvements nationalistes en Iran et en Égypte étaient des « exemples d'un mouvement beaucoup plus large dans l'esprit des gens». Il préconisa au ministère des affaires étrangères britannique de changer sa stratégie politique d'après-guerre au Moyen-Orient, de manière à ce que « ces pays se sentent traités en égaux et en partenaires ». Sa recommandation tomba dans l'oreille d'un sourd, à Londres comme, après novembre 1952, à la Maison-Blanche d'Eisenhower.

Au sortir de la guerre, Mossadegh apparaît comme l'avocat prééminent des idéaux patriotiques et démocratiques en Iran. Alors dans la soixantaine, il connait l'emprisonnement par Reza en 1940 (son arrestation violente déclencha chez sa fille Khadijeh une spirale dépressive de laquelle elle ne s'est jamais remise) et il était conscient de « l'inaptitude profonde » du fils de Reza, un chef d'État qui avait moins de la moitié de son âge. Ce jeune Pahlavi, cherchant un soutien à l'étranger, n'était guère le genre d'homme à affronter ce que le majles appelait désormais l'AOIC « usurpateur ». Les prédations de la compagnie pétrolières étaient une cible de plus en plus tentante pour le clergé dirigé par l'agitateur notoire l'ayatollah Abolassem Kashani (exilé par le shah en 1949, il fut de retour seulement dix-huit mois plus tard), ainsi que pour le très organisé Parti communiste Tudeh (autrement nommé « le Parti des Masses d'Iran »).

Le rejet d'un accord de participation à 50-50 par les anglais déclencha la fureur nationale ; Mossadegh passa la majeure partie de l'année 1950 à rencontrer des députés du majlis. Le 25 novembre de cette même année, les membres de la commission parlementaire sur le pétrole appelèrent à la nationalisation. Le Premier ministre du shah rétorqua que c'était impossible. Les guerriers de l'islam de Kashani répondirent en le tuant. La loi de nationalisation fut votée le 14 mars 1951. Un peu plus d'un mois après, Mossadegh fut propulsé au rang de premier ministre par le majles. Un journaliste décrivit « des scènes de fierté extraordinaires », tandis qu'un autre écrivit : « Longue vie à la mémoire de ces jours glorieux ».

Les jours étaient comptés. De Bellaigue, qui parle couramment la langue locale farsi, s'appuie sur des sources iraniennes jusqu'alors inexploitées pour faire revivre Mossadegh. Il décrit avec beaucoup d'habilité les grandes tendances politiques nationales et les travers des principaux protagonistes au moment où le complot du coup d'État s'accélère. Les autorités britanniques refusèrent à l'auteur l'accès aux archives du MI6, considérées comme trop sensibles, soixante-neuf ans après les événements, mais la CIA s'est montrée plus disposée et les grandes lignes sont claires. Le secrétaire d'État Dean Acheson, dans un télégramme remarquable cité par de Bellaigue, avait compris la situation : « l'Angleterre d'après-guerre est au bord de la faillite » écrit-il. Plus loin : « Je pense par conséquent que le but premier de la politique britannique n'est pas d'empêcher que l'Iran devienne communiste ; l'objectif principal est de préserver ce qu'ils pensent être le dernier rempart de la solvabilité du pays ».

La Grande-Bretagne était hostile à Mossadegh parce qu'elle voulait récupérer l'argent du pétrole iranien. Les États-Unis étaient concentrés sur un problème tout autre, celui du communisme. La Corée du Nord franchit le 38ème parallèle en juin 1950. Truman déclara : « Si nous ne faisons rien, ils iront jusqu'en Iran et s'empareront de tout le Moyen-Orient ».

Mossadegh, fermé envers l'Amérique tout autant qu'il méprisait l'Angleterre, perçu dans cette divergence d'objectifs une chance de diviser les alliés. En insistant davantage, il aurait pu y parvenir, mais il semble qu'il n'a jamais vraiment réussi à se décider sur ce qu'aurait pu être un marché acceptable. Alors que le boycott du pétrole iranien orchestré par l'Angleterre accentuait la pression financière, le Premier ministre s'attela à, selon l'expression persane utilisée pour désigner les missions vouées à l'échec, « monter l'âne de satan ». Comme l'écrit de Bellaigue « il était incapable de trouver l'équilibre, entre intérêts et idéaux, dont son capable les vrai politiciens ».

Il y a eu des opportunités. Au cours d'un remarquable séjour de quarante-neuf jours aux États-Unis, dans la seconde moitié de 1951, Mossadegh fut tout près de convaincre l'Amérique. Il fut nommé « homme de l'année » par le Time magazine.  Circulant entre les Nations Unies et Washington, le Premier ministre insista sur le socle commun qui unit la lutte iranienne et celle des colons de 1776 : sa nation aussi voulait aussi se libérer « des chaînes de l'impérialisme anglais ». L'Iran, souligne-t-il, « n'a pas installé de canonnières sur la Tamise ». Certains, comme McGhee, lui étaient favorables. Truman et Acheson perçurent également les dangers de la diplomatie de la canonnière de la Grande-Bretagne.

En effet, sans les embardées à droite des politiques britanniques et américaines de 1952, amenant Churchill et Eisenhower au pouvoir, le complot du coup d'État aurait pu ne jamais advenir. Churchill accusa son prédécesseur, Clement Attlee, d'être responsable de la plus grande perte de prestige de l'Angleterre « depuis la perte des colonies américaines il y a presque deux cent ans ». Eisenhower déclara que, pour vaincre le communisme, « la conception de longue date du fair-play américain devait être reconsidérée ». Les frères Dulles prirent le contrôle de la CIA et du département d'État, et furent persuadés que « Mossadegh était un illuminé dangereux sur le point de faire basculer son pays dans l'abîme ». L'Angleterre avait passé le témoin aux États-Unis ; ses griefs post-impériaux rejoignaient les peurs de la nouvelle superpuissance. Il fut assez facile pour l'Angleterre d'insister sur la menace communiste - pourtant peu pertinente dans un Iran vivant dans la crainte de Dieu. L'administration Eisenhower n'a entendu que ce qu'elle voulait entendre.

Si Mossadegh avait perçu à temps que le prix de l'amitié et de l'aide américaine n'était qu'un artifice pour défendre l'AIOC, il aurait pu mettre au point un espace politique opérationnel en 1951. Au lieu de cela, le complot anglo-américain pour le renverser s'accéléra.

Le livre de de Bellaigue s'accompagne d'un mystère troublant. Son sous-titre britannique est « Muhammad Mossadegh et un coup d'État très britannique ». Aux États-Unis, « Muhammad Mossadegh et le tragique coup d'État anglo-américain ». Cela parait être un stratagème marketing maladroit. Le sous-titre américain est dans le vrai. La Grande Bretagne campe sur ses positions ; l'Amérique les a laissées tomber. La description que fait de Bellaigue du complot initial de Nancy Lambton, « un bas-bleu austère », et de Roben Zaehner, un agent britannique  « au goût prononcé pour le gin, l'opium et les vers homo-érotiques de Rimbaud », est brillante. Les journaux iraniens furent achetés, les divisions tribales examinées. Zaehner, interrogé par un correspondant en visite à Téhéran en 1952 sur ce qu'il lui conseillerait de lire, a suggéré Alice, de l'autre côté du miroir. Les négociateurs nucléaires occidentaux peuvent se consoler : ils ne sont pas les premiers à se perdre dans le labyrinthe de la politique iranienne.

Mossadegh s'est retrouvé de plus en plus seul au cœur du dédale. Il se brouilla avec l'ayatollah Kashani, qui se senti manipulé quand le shah essaya de l'évincer en juillet 1952, après son soutien pour la nationalisation et son aide financière auprès du Premier ministre. Il évita de traiter avec les communistes du parti Tudeh. Son dédain pour le shah était évident, son contrôle des partisans militaires encore plus. Tout comme sur le plan international, il ne trouverait pas d'allié dans le pays. Il ne restait que le peuple. Mossadegh s'y sentait mystiquement lié : c'était en grande partie réciproque. Le septuagénaire portait en lui des traits messianiques. De Bellaigue écrit que Mossadegh « n'était pas un dictateur dans le sens d'un tyran assoiffé de pouvoir, mais il partageait avec les dictateurs le sens de sa propre indispensabilité. Il était prêt à dissoudre le majles (ce qu'il fit dans une tentative désespérée de tenir bon) mais pas à  limiter la liberté de la presse ou à autoriser la violence. Moitié visionnaire, moitié chicanier, écrit de Bellaigue : cela semble plutôt juste.

Les tenants du complot avaient quelques avantages : les fondations politiques érodées du Premier ministre, ses hésitations et ses illusions. Ils se mirent au travail. Les diplomates britanniques furent expulsés d'Iran et les ambassades furent fermées le 17 octobre 1952 ; le premier rôle fut alors récupéré par les américains. Le chef à leur tête fut Kermit Roosevelt  « un sortant de grande école et rentier encourageant les opérations clandestines ». L'air préféré des agents de la CIA à Téhéran était « Luck be a Lady Tonight ». Ils ont saisi leur chance. Roosevelt s'est attiré les faveurs du shah et s'en est servi pour faire feu sur Mossadegh ; il désigna un général en chef du nom de Fazdullah Zahedi pour le remplacer ; il déploya des agents agitateurs pour réveiller la menace communiste ; il distribua de l'argent aux mollahs, à l'armée et aux éditeurs de journaux. Ce à quoi le Premier ministre répondait en insistant sur le fait que dans « un pays constitutionnel, il n'y a pas de plus haute loi que celle de la volonté du peuple ».

Ce soutien populaire aurait encore pu le sauver. Le Coup d'État du 15 aout 1953 fut un désastre. Le shah s'enfuit à Rome avec tant de hâte qu'il en oublia de mettre ses chaussettes. C'est ensuite que Mossadegh a vacillé. Retranché dans sa maison du 109 Palace Street, il débattait et débattait de la loi. Il refusa d'exécuter ceux qui avaient élaboré le coup d'État. Le shah envisageait une nouvelle vie aux États-Unis, l'Iran avait tout d'une république sauf le nom et Mossadegh ne se montrait nulle part.

L'Ambassadeur américain Loy Henderson l'a rencontré le 18 aout. Il a alors dit que les États-Unis voyaient le shah comme le chef de l'État et Zahedi comme le Premier ministre légitime. Mossadegh jura de continuer à se battre. En réalité, il baissa sa garde. Roosevelt, sentant la victoire dans cette défaite attisa les foules, employa des voyous pour briser les vitres des mosquées et travailla pour renforcer la loyauté monarchiste de la police et de l'armée. Il faut dire que si le coup d'État était un complot anglo-américain, il a aussi impliqué un chaos et des sacrifices personnels chez les Perses eux-mêmes. Finalement, écrit de Bellaigue, « Mossadegh s'est enchainé tout seul à ses propres principes. Puis il s'est couché pour attendre la mort ». Sa description du dénouement qui a eu lieu au 109 Palace Street et de la fuite improbable de Mossadegh est particulièrement prenante. Mossadegh vécut encore quatorze ans mais ses idéaux s'effondrèrent immédiatement. Henderson exhorta le Shah restauré de continuer dans la voie d'un Iran antidémocratique. Mohammed Reza fut plus qu'heureux de lui rendre ce service pendant les vingt-six années qui suivirent.

L'espoir en Iran semble toujours poindre que pour être ensuite anéanti. En 1979, l'ayatollah Khomeini a coopté les successeurs constitutionnalistes de Mossadegh (comme Mehdi Bazargan, le premier Premier ministre après la révolution) mais a, par la suite, écrasé leur aspirations libérales et insisté sur l'autorité divine pour diriger. Les mollahs ont cessé de salir Mossadegh, qu'ils avaient brièvement honoré, comme le shah l'avait fait avant eux. En 2009, alors que les Iraniens se soulevèrent pour protester contre une élection truquée, le leader de l'opposition Mir Hussein Moussavi, avec deux millions de personnes dans la rue pour le soutenir, hésita comme Mossadegh l'avait fait en 1953. Plutôt que d'avancer, l'Iran tourne en rond : un agent de la CIA retenu à Téhéran en 1979 a souligné que lui et d'autres otages étaient « des délégués de la CIA de 1953 » et en 2012 le programme nucléaire iranien en stop-and-go prend les airs d'une tentative d'affirmation du pays après les humiliations passées. Comme l'a observé James Buchan, « l'intransigeance larmoyante » est le mode favori de la République islamique. Cela ne laisse pas l'Iran aller bien loin.

Les États-Unis et l'Occident portent une grande responsabilité pour toutes ces décennies perdues au Moyen-Orient depuis 1953. « Tout devrait être proportionnel au besoin » écrivait Mossadegh dans sa thèse de doctorat. Le coup d'État était disproportionné. Il était imprudent et préjudiciable, il « n'aurait pas du arriver » d'après les mots d'un observateur. Le puissant portrait de de Bellaigue est aussi un rappel opportun qu'une nouvelle imprudence de l'Occident vis-à-vis de l'Iran, au moment  de l'émergence d'un nouveau « courant dans l'esprit des hommes » au Moyen-Orient, ne servirait qu'à accumuler tragédie sur tragédie et repousser encore le jour où les requêtes iraniennes pour une liberté cons titutionnelle pourront aboutir.

>Voir la Source: The New York Review of Books, le 16 août 2012

>Mossadegh, a Rock Opera by Michael Minn