Inde: Statut religieux et metaphysique du sexe

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Rien de neuf dans l'image d'une Inde foyer d'une richesse immense et croissante : pendant presque toute la durée de la période pré-coloniale, l'Occident était un consommateur avide des épices, soieries et autres produits de luxe du sous-continent indien, tandis que celui-ci en était l'exportateur prospère. Dès le règne de Néron, sévissait une hémorragie d'or si spectaculaire depuis l'Occident vers l'Inde que dans une de ses lettres Strabon, le géographe et historien grec, se demanda avec anxiété comment résoudre la crise. Une dynastie du sud de l'Inde envoya même un ambassadeur à Rome afin de discuter du problème de la balance des paiements.

Dans ce qui fut jadis le grand port de Mamallapuram, sur la côte de Coromandel, on peut aujourd'hui encore retrouver un capiteux arrière-goût de cette Inde antique, sophistiquée et opulente jusqu'à l'ivresse, qui prodiguait de tels produits de luxe. Ici, de gigantesques sculptures en relief donnaient sur le port où, selon un poète du XVIIe siècle, "les navires jetaient l'ancre, ployant sous la charge des richesses au point de se briser, avec des éléphants aux grandes trompes et des montagnes de pierres précieuses de neuf variétés différentes". Les sculptures couvrent le versant d'une colline: sur la droite se trouvent deux énormes éléphants, balançant leurs trompes ; tout près, d'héroïques guerriers et des sages en méditation se tiennent droits sous des envolées de dieux et de déesses, d'idoles, de nymphes et de dryades. C'est une ambiance d'heureuse légèreté qui est à l'œuvre: on joue de la flûte, on danse, et les apsaras, esprits divins et déesses de la fertilité, murmurent de tendres riens à l'oreille de leurs époux.

 Ce fut le roi Mahendra qui passa commande de ces sculptures. Il fut souverain de la dynastie des Pallava et régna de 590 à 630 après Jésus Christ (La dynastie elle-même fut au pouvoir entre les VIe et XVIIIe siècles). Se flattant des titres de Vicitracitta (L'Esprit Curieux) et de Mattavilasa (Enivré de plaisir), Mahendra était un poète et dramaturge éclectique ainsi qu'un esthète et sensualiste novateur. Il a écrit deux traités, aujourd'hui perdus, sur la peinture et la musique de l'Inde méridionale et plusieurs pièces de théâtre - dont l'une, une farce satirique cynique et raffinée intitulée La Courtisane Enivrée, raconte l'histoire d'un adorateur de Shiva alcoolique et de sa courtisane, qui se disputent avec un moine bouddhiste éméché, au sujet d'une coupe de vin abandonnée au devant d'une taverne. Aujourd'hui encore, cette farce est régulièrement jouée dans le Sud de l'Inde.

 Le même esprit badin qui se devine dans les pièces de théâtre de Mahendra, peut s'observer dans les sculptures dynastiques commandées dans l'arrière-pays près de Mamallapuram, à la capitale pallava de Kanchipuram : ici l'on voit les dames de la cour qui vont à dos d'éléphants sous des ombrelles écarlates ; des messagers qui arrivent à bout de souffle dans des vestibules combles de courtisans ; des ambassadeurs chinois qui sollicitent la paix. Des ascètes décharnés examinent les présages ; des monarques déchus s'enfuient vers l'exil pour échapper aux flèches tirées par les archers des chars pallava ; les courtisans et les danseuses festoient.

 C'est un monde où la frontière entre le divin et l'humain demeure tenue. Vishnu, Brahma et surtout Shiva apparaissent de temps à autres pour prodiguer des conseils à la cour des Pallava et intervenir dans leurs batailles. Des images de la sainte famille du Seigneur Shiva font écho à celles de la dynastie des Pallava : seul le nombre de bras et de têtes les distingue l'une de l'autre. Reines, courtisanes et déesses sont représentées de la même façon, insouciantes et sensuelles : les seins nus, elles attisent le désir des hommes, se tenant sur la pointe des pieds pour les embrasser, leurs mains posées sur les hanches de manière provocatrice.

 C'est ce mélange caractéristique de sensualité raffinée et d'intense spiritualité qui est sans doute l'aspect le plus saisissant de la sculpture de l'Inde méridionale, comme on a pu le voir l'an passé lors de l'exposition exceptionnelle de bronzes à la Royal Academy of Arts de Londres. L'art de mouler de tels bronzes semble avoir débuté au VIIIe siècle à la cour des Pallava, mais ce furent leurs vainqueurs, les empereurs Chola de Tanjore, qui parrainèrent les sculpteurs dont l'art atteignit à la plus grande perfection. À la fin de la construction de leur grand temple dynastique à Tanjore en 1010, les Chola ornèrent leur nouvel édifice d'au moins soixante images de divinités en bronze.[i]

 L'exposition, sobrement intitulée "Chola", est bien l'une des plus sensuelles que la Royal Academy ait jamais organisées. Saisies dans un mouvement souple et exquis, ces divinités de bronze méditatives, aux postures rituelles, reposent muettes sur leurs socles. Pourtant de leurs mains elles parlent doucement à leurs adeptes au moyen de lalingua franca des mudras - gestes de la danse d'Inde méridionale : elles promettent bénédictions, protection, mais surtout mariage, fertilité et fécondité. Dans l'art occidental, peu de sculpteurs - sauf peut-être Donatello ou Rodin - ont réussi à évoquer une telle sensualité ni à célébrer la divine beauté du corps humain de façon aussi spectaculaire que les auteurs des bronze pallava et chola. Les corps quasi nus des dieux et des saints sont sculptés avec une précision et une pureté surprenantes ; avec des moyens pourtant modestes et limités, les sculpteurs mettent en valeur leur joies et leurs plaisirs, et leur appréciation réciproque de la beauté des uns et des autres.

 Il y a quelque chose de merveilleusement franc et direct chez ces dieux incarnant le désir humain. Le Seigneur Shiva étend le bras et touche tendrement les seins de son épouse, Uma-Parvati, une manière contenue typiquement chola de faire allusion aux immenses pouvoirs érotiques d'un dieu incarnant la fertilité mâle. Ailleurs, la sculpture hindou peut souvent être érotique, de façon explicite et sans la moindre gêne, comme l'est également une bonne partie de la poésie hindoue antique : le poème de Kalidasa, La Naissance de Kumara, contient un chant entier de quatre-vingt onze vers intitulé "La Description du Plaisir de Uma", décrivant de façon très crue les rapports sexuels du couple divin. La même chose est vraie d'une bonne partie de la poésie profane de l'époque :

Ses bras ont la beauté

D'un bambou qui se balance doucement.

Ses yeux débordent de paix.

Elle a le regard perdu,

Il est difficile de la rejoindre

Au lieu où elle est.

Mon cœur s'affole

Et bat la chamade

Tel un laboureur et son unique bœuf

Sur une terre toute mouillée

Et prête à ensemencer.[ii]

 Mais avec l'art des Chola, la nature sexuelle des dieux est fortement suggérée plutôt que directement formulée - dans l'extraordinaire rythme déhanché et dansant de ces éternelles silhouettes immobiles, au buste cambré et aux bras fins. Ceci n'est pas seulement une interprétation moderne : les adeptes contemporains de l'époque chola, qui voyaient des images des dieux ravis par la beauté de leurs épouses, ont apposé des graffitis priant les divinités de transmettre à leurs disciples l'extase sensuelle dont ils font l'expérience.

 On a des raisons de penser que de vraies reines chola furent les modèles de quelques unes de ces images de déesses, de plus un gracieux physique et des prouesses sexuelles semblent avoir été considérés parmi les Chola non pas comme une affaire privée mais comme les attributs fondamentaux et admirés d'un chef. Lorsque la dynastie fut établie pour la première fois à Tanjore en 862 de notre ère, la déclaration officielle compara la conquête de la ville aux ébats amoureux du monarque :

Lui, lumière de la lignée solaire, prit possession (de la ville)... de la même façon qu'il saisirait la main de sa propre femme aux beaux yeux, une gracieuse chevelure bouclée, une étoffe couvrant son corps, dans le but de se délasser avec elle.

Comme l'indique cette inscription, la sexualité en Inde a traditionnellement été considérée comme l'objet d'un questionnement légitime et subtil. On estimait qu'elle était une partie essentielle des études sur l'esthétique  srngararasa - le parfum érotique - n'étant rien de moins que l'un des neuf rasas constituant le système esthétique hindou. Si la tradition judéo-chrétienne ouvre son mythe des origines par la création de la lumière, les plus anciens textes sacrés de la tradition hindoue, compilés dans leRig Veda, débutent par la création de kama - le désir sexuel : au commencement était le désir, puis le désir était avec Dieu et le désir était Dieu. Dans la vision hindoue du monde, l'assouvissement de kama demeure l'un des trois buts fondamentaux de l'existence humaine, outre le dharma - devoir ou religion - et l'artha - la création de richesse.

devi_jagadambi_maithunaLes sculptures explicitement érotiques qui couvrent les murs de temples, tels ceux de Khajuraho et de Konarak dans le centre et l'Est de l'Inde, ainsi que la longue tradition littéraire indienne de poésie érotique pieuse, peuvent être interprétées à un certain degré comme des métaphores de l'aspiration de l'âme au divin et celle des fidèles à Dieu. Pour autant, il est clair que de tels poèmes et sculptures sont également l'expression directe du plaisir de la vie, de l'amour et du sexe. En Inde précoloniale, le pieux, le métaphysique et le sexuel n'étaient pas du tout perçus comme incompatibles ; au contraire, les trois étaient étroitement liés.

Comme l'écrit le poète et traducteur du XXe siècle A.K. Ramanujan :

La poésie pieuse d'Inde méridionale a été imprégnée de thèmes et d'images érotiques (...). Dieu apparaît souvent comme amant (...) [représentant] la filiation littéraire entre dévotion mystique et discours érotique (...). Les fidèles (...) chantent [pour leur dieu] avec toute l'intensité émotionnelle et sensuelle qui caractérise si clairement le monde intime de l'hindouisme médiéval de l'Inde méridionale.

 

See the WRW Dossier:

>See enlightening Video on Khajuraho erotic sculptures and Tantrism

>Introducing Indian secularism and its uniqueness (1/3)

>The Nature of Indian Secularism (2/3)

>India, the place of Sex

>Traduire le Mahabharata ('How to escape the curse')